Le rapport souligne un manque de transparence constant dans les processus de décision
et les circuits d'investissement, qui risquent d’entretenir la corruption et d’aboutir à des transactions contraires à l'intérêt des populations. Les populations concernées sont tenues à l'écart
des négociations et les données sur la superficie ou la nature des contrats ne sont pas publiques. « Le manque de transparence paraît problématique » quand il s'agit de
discussions entre gouvernements. Les contrats examinés sont presque tous « courts et simples, comparé à la réalité économique de la transaction », note le rapport. De nombreuses
zones d’ombre caractérisent les engagements en termes de création d'emploi de même que la question de la répartition des récoltes entre exportations et consommation locale.
Jean-Philippe AUDINET, directeur de la division des politiques au FIDA, regrette clairement de voir des gouvernements préférer « le business au développement » et précise :
…« Cette absence de dialogue est un problème. Dans toutes nos actions, nous nous attachons à ce qu'il y ait un consentement libre et informé des populations quand il est question de
ressources naturelles »…
Le rapport confirme l’augmentation substantielle ces cinq dernières années des investissements liés à la terre et révèle que 2004 à ce jour, en Éthiopie, au Ghana, au Mali, à Madagascar et au Soudan ce sont au moins 2,5 millions d’hectares de terres ont été achetés en Afrique par des Etats étrangers, pour un montant total de 920 millions de dollars par des multinationales ou des fonds de pension, soit l’équivalent du territoire de la Belgique.[1]
Mais les chiffres cités sont probablement bien en deçà de la réalité, car le rapport souligne le manque de fiabilité des données officielles : …« En Éthiopie, l’information sur la taille des terres cédées ou en cours de négociation en 2008 étaient manquantes. Au Soudan, les données sont encore plus incomplètes qu’ailleurs. Des médias ont ainsi pu décrire des transactions qui ont eu lieu mais qui n’apparaissent que partiellement dans les recensements gouvernementaux. L’agence Reuters a fait état d’un investissement pour 13 000 ha de la compagnie allemande FLORA ECOPOWER en Éthiopie alors que l’agence éthiopienne de promotion de l’investissement n’a enregistré que 3 800 ha pour cette opération. Un accord portant sur 400 000 ha au Soudan, rapporté dans les médias, est tout simplement absent des statistiques officielles disponibles »…
Le rapport est partagé entre deux hypothèses : …« les transactions sur la terre peuvent créer des opportunités (débouchés garantis, emplois, infrastructures et hausse de productivité agricoles) mais peuvent aussi causer des dommages si les populations locales sont exclues des décisions et si leurs droits fonciers ne sont pas protégés »…
L’ambigüité réside dans un double langage qui à la fois : …« dénonce le fait que les populations locales ne sont pas consultées et les droits des paysans encore moins pris en compte »…, tout en refusant d’admettre ce qu’il faut bien désigner comme un accaparement des terres, n’hésitant pas à dénoncer : …« un certain nombre de préjugés erronés diffusés par les médias sur ce qu’on a appelé l’accaparement des terres.»… Pour justifier leur assertion les chercheurs supputent sur les bienfaits potentiels de ces accords : …« développement d’infrastructures et d’emplois et retour des investisseurs dans des pays qui ont été désertés par les capitaux étrangers »…
Si en termes globaux d’analyse cette dernière précision peut paraître séduisante, elle se heurte à la réalité de terrain d’une petite paysannerie qui sera, à coup sûr, exclue de la possibilité même de son développement individuel. Car nous avons suffisamment accumulé d’expérience à l’observation des projets de développement agricole qui ont fleuri chez nous ces trente dernières années, pour savoir que les populations autochtones en ont toujours été écartées. Mais à qui profitent ces investissements ? Aux élites des pays « hôtes » ou aux paysans dont la terre est le seul moyen de subsistance ? Le rapport fait état « d’une perception biaisée d’une abondance de terre inutilisée en Afrique subsaharienne » et d’une pression qui s’accroît sur les terres les plus fertiles. Gouvernements locaux et investisseurs ont tendance à oublier que ces terres sont déjà occupées par des paysans. En l’absence d’une législation adéquate, les populations locales ne sont guère protégées et les contrats passés au crible sont « remarquablement courts et simples au regard des réalités économiques de la transaction. ».
Dans ces conditions, compte tenu de la nature des investisseurs (le secteur privé est dominant même si nombre d’entreprises sont soutenues par leurs États d’origine par le biais des fonds gouvernementaux de développement qui pourvoient des prêts ou des assurances), on imagine sans peine que la promotion du commerce équitable ne figure pas parmi les objectifs lorsqu’ils acquièrent des terres agricoles. Si les questions de sécurité alimentaire sont les principales raisons des gouvernements étrangers d’investir dans les terres, beaucoup d’opérations sont dirigées vers l’agriculture non alimentaire, les agro carburants par exemple, dont ils espèrent un très haut niveau de rentabilité.
Nous verrons plus loin, même si le Togo n’est pas concerné par notre rapport, que des manœuvres sont en cours chez nous pour tenter d’orienter l'utilisation de milliers d’hectares vers la production d’agro carburants alors que globalement nous ne sommes pas en situation d’autosuffisance.
Dans le Ghana voisin, alors que la controverse battait son plein au moment de la crise
alimentaire mondiale en 2008 une compagnie ghanéenne annonçait un projet de production d'éthanol à base de canne à sucre, à grande échelle à partir de 2010. La Northern Sugar Resources Ltd compte
planter 30.000 hectares de canne à sucre sur des terres vierges dans le nord du pays pour alimenter une usine qui doit être construite par une entreprise brésilienne, Constran S.A. « Selon
l'accord financier, l'objectif est de produire à mi-capacité vers la mi-2010, soit 75.000 mètres cubes par an », précisait Roger G. Walters, le directeur technique de Northern Sugar.
Et le vice-ministre de l'information de l’époque, Frank AGYEKUM, apportait une illustration de ce que dénonce le rapport de l’IEED sur le comportement des Etats concernés lorsqu’il annonçait avec
emphase : …« C'est une bonne nouvelle pour le Ghana, même si cet éthanol futur est destiné à l'exportation car cela va créer des emplois »… « Le plus important, ce n'est
pas la surface que vous cultivez, mais comment vous cultivez »…
Cet éthanol produit au Ghana est destiné à être exporté en Suède, où la compagnie Svensk Etanolkemi AB
(SEKAB) s'est engagée à acheter l'éthanol « made in Ghana » pendant dix ans, selon son directeur Anders FREDRIKSSON, à raison de 150.000 mètres cubes par an.
Il faut alors nous expliquer comment cette production est économiquement
justifiée, dans la mesure où viendront se rajouter aux dépenses d’énergie nécessaires à la production d’éthanol au Ghana, celles nécessaires pour son transport, sur plusieurs milliers de
kilomètres à destination de la Suède ?
On ne sera pas surpris d’apprendre que le projet ghanéen qui représente un investissement 197 millions d'euros, sera financé en partie par un prêt de 260 millions de dollars, consenti à Northern
Sugar par la banque d'Etat brésilienne de développement BNDES, quand on sait que le Brésil a déjà sacrifié des millions d’hectares de sa forêt équatoriale pour s’adonner à la production d’agro
carburants, secteur sur lequel il entende devenir un leader mondial.
Le site retenu pour la culture de la canne à sucre et l'installation de l'usine se trouvent au nord du Lac Volta, à environ 100 km au sud de la ville de Tamale, et dès lors qu’ils sentent
monter la réprobation, les promoteurs du projet se défendent aussitôt en assénant des arguments de poids : …« C'est une région de savane, très plate, sans cultures »…,
indique ainsi M. Walters comme pour répondre aux critiques sur les biocarburants. M. Anders FREDRIKSSON, le suédois, n’est pas en reste quant il déclare : …« Il y a d'énormes
espaces non utilisés en Afrique. Produire de l'éthanol va rapporter de l'argent qui pourra être utilisé pour l'agriculture, pour acheter de la nourriture, pour payer des frais de
scolarité »…
Chiche Monsieur FREDRIKSSON, mais vous qui vous êtes pétri d’autant de bonnes intentions pourquoi, conditionner « les investissements pour l’agriculture, acheter de la nourriture
et payer frais de scolarité » à la production préalable de bio carburants ? Pourquoi dans ce cas ne pas consacrer et mettre en œuvre de manière simultanée une part d’investissement à la
production agricole destinée à assurer l’indépendance alimentaire du pays ?
Dans ce cas et dans ce cas seulement les conditions contractuelles auront une chance d’être équitables pour l’ensemble des parties. Car les populations concernées n’ont pas besoin de l’aumône, elles ont besoin qu’on les aide à assurer leur propre développement.
Dans cette affaire, le Togo n’est pas en reste puisque deux protagonistes tentent des se partager le leadership dans ce domaine. Depuis 2008, Jacques INGLESE, nourrit avec sa Société d’Energie Renouvelable Togolaise, un projet similaire à bien des égards au projet ghanéen, de production de bio carburant à partir de la culture de canne à sucre (sur trente mille hectares), à destination de la Suède.
Pourquoi la Suède ? Tout simplement parce que selon lui : …« Pour l’instant, le Togo ne dispose pas de véhicules qui fonctionnent à base de l’éthanol (j’espère que ce sera le cas dans les années à venir) »…
Vu les moyens des togolais, çà n’est pas pour
demain !
De la même manière que ses confrères installés au Ghana
Jacques INGLESE nous assène des vérités incontournables : …« Je suis au Togo depuis vingt-cinq ans. Je n’ai pas encore vu un projet sérieux. Par contre quand je sillonne le pays
j’observe qu’il existe des dizaines de milliers d’hectares non cultivés »… « L’alternative de la bioénergie est plus que nécessaire aujourd’hui et dans notre cas cette culture
n’entame en rien les activités des paysans, au contraire. Nous entendons leur aménager des champs, des zones vertes pour leurs cultures vivrières. Le projet va générer 2400 emplois au Togo avec
un peu plus de 120 ingénieurs. L’essentiel de cette main d’œuvre sera locale »…
Déjà son discours aurait tendance à nous prendre pour des incultes ! Que Jacques INGLESE nous montre qu’il peut demain matin trouver une centaine d’ingénieurs togolais spécialisés dans les bios carburants, et plusieurs centaines de techniciens tout aussi spécialisés !
Par ailleurs quand il dit qu’il entend aménager des champs pour les paysans, il se garde bien de nous en donner la superficie. La même remarque vaut ici au Togo autant qu’au Ghana. Pourquoi ne pas aménager de manière concomitante l’équivalent de ses 30 000 hectares, pour les cultures vivrières ?
Enfin Jacques INGLESE n’oublie pas d’y ajouter le volet social : …« Nous allons construire des centres sociaux, des écoles, pour former des instituteurs, pour faire des adductions d’eau, des forages etc. »… Mais il donne aussitôt des motifs d’incertitude quand il précise : …« Ce volet compte beaucoup dans notre projet et j’espère surtout que nous aurons les financements nécessaires pour le réaliser »… Ce qui vous l’aurez bien compris, n’est pas sur du tout !
Ange Félix Patassé, l’ancien président de Centrafrique (1993 à 2003), en exil au Togo,
Ingénieur agronome de formation, déclarait lui aussi s’investir désormais dans … les biocarburants : …« Je veux mettre en valeur les terres togolaises pour produire du biogaz, de la
bioélectricité rurale et du biocarburant à partir d’une herbe appelée le Penicetum pulpurium. »… (Herbe à éléphant) …«Je travaille sur cette plante depuis 1986 et j’ai vu qu’elle a des
potentialités immenses. Elle a surtout l’avantage de pousser partout et de se développer sans conditions particulières»…
Ange Félix Patassé a : …« déjà
répertorié près de 400 000 mille hectares »… (Oui vous avez bien lu quatre cent mille) de terres aménageables. On croit rêver, quand on sait que le Togo n’assure même pas
pour l’instant son autosuffisance alimentaire ! Il compte : …« sur un partenariat avec les bailleurs de fonds internationaux et, bien sûr, sur le soutien des autorités
togolaises »…
De son côté Jacques INGLESE assure que : …« Le projet a été sérieusement étudié par la Banque Mondiale. Son soutien est un gage de sérieux pour le Togo »…
Si nous n’étions prudents nous pourrions presque déjà dire que « la messe est dite ». Car voila justement ou est le danger.
EN PLUS DE LA SPOLIATION DES TERRES DES COMMUNAUTES DE BASE ? ON RISQUE DE VOIR, DANS UN TERME RAPPROCHE, LE DETOURNEMENT D’UNE PART IMPORTANTE DE L’AIDE AU DEVELOPPEMENT EN DIRECTION DE PROJETS QUI N’ASSURERONT EN RIEN LE DEVELOPPEMENT HARMONIEUX DE CES COMMUNAUTES. AU CONTRAIRE ILS POURRAIENT METTRE EN PERIL LES EQUILIBRES ET ACCENTUER ENCORE LE DEFICIT CHRONIQUE EN MATIERE D’AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE !
[1] En Éthiopie, 603 000 ha ont changé de mains pour 78,5 millions de dollars. Au Ghana, 452 000 ha pour 30 millions de $, à Madagascar, 803 000 ha pour 79,8 millions de $. Au Mali 162 850 ha pour 292 millions de $ et au Soudan ce sont 471 660 ha pour 439,5 millions de dollars.
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